Thomas Mulcair répond à la déclaration du Premier Ministre Harper sur l’Irak

Discours du chef du NPD Thomas Mulcair en réponse à la déclaration du Premier Ministre Harper sur l’Irak.

Monsieur le Président, premièrement, je voudrais remercier le premier ministre d'être venu à la Chambre des communes aujourd'hui afin de faire cette annonce importante. Dans une démocratie comme la nôtre, cela devrait aller de soi, parce que le premier ministre vient de décider du sort de plusieurs jeunes femmes et hommes courageux qui iront servir leur pays et qui risqueront leur vie.

La décision la plus importante que nous puissions prendre à la Chambre, la responsabilité la plus sacrée que puisse avoir un premier ministre, est d'envoyer de jeunes Canadiens se battre et risquer leur vie à l'étranger.

Le premier ministre demande l'appui du Parlement. Il demande aussi l'appui des Canadiens, mais il a refusé de répondre à leurs questions.

J'aimerais citer le premier ministre. Il a dit ceci.

Monsieur le Président, vous comprendrez que je n'ai nullement l'intention ni le désir de discuter à la Chambre des détails des opérations militaires.

Il a dit qu'il n'avait « nullement l'intention ni le désir » de discuter de cette mission à la Chambre, c'est-à-dire au Parlement, et ce n'est pas seulement les détails qu'il refuse de divulguer. En effet, le premier ministre n'a pas exposé un plan stratégique global pour la mission. Il ne peut même pas répondre à des questions fondamentales sur l'ampleur ou le coût du déploiement militaire du Canada.

Quand les membres des Forces canadiennes sont-ils arrivés en Irak, et combien étaient-ils? Pas de réponse.

Quelle contribution nos alliés américains nous ont-ils demandé de faire? Toujours pas de réponse.

Combien coûtera cette mission? Quelles sont les règles d'engagement? Quelle est notre stratégie de retrait? Pas de réponse, pas de réponse, pas de réponse.

Il ne s'agit pourtant pas de questions hypothétiques.

Le Canada vient tout juste de compléter son engagement en Afghanistan. Ce qui, au début, devait aussi être une mission restreinte et de courte durée a été le théâtre d'opérations où nos militaires ont été déployés le plus longtemps de notre histoire. Douze ans, 30 milliards de dollars, plus de 40 000 vétérans de cette guerre, 160 morts, des milliers de blessés et des milliers d'autres qui souffrent du syndrome de stress post-traumatique: mission accomplie, ça?

Comme dans le cas qui nous occupe, au départ, la mission afghane ne comportait que quelques douzaines de soldats. Il y a 29 jours, les conservateurs insistaient pour dire que le Canada s'impliquait pour une mission de non-combat de seulement un mois avec à peine quelques douzaines de soldats. Le NPD avait des doutes. Les Canadiens avaient des doutes. Le seul allié du premier ministre était le Parti libéral, qui appuyait sans réserve une mission qui allait pourtant, sans l'ombre d'un doute, nous mener où nous sommes aujourd'hui.

Toutefois, maintenant qu'ils viennent d'engager les troupes canadiennes dans ce conflit, les conservateurs nous disent que la mission sera élargie et qu'elle inclura désormais des frappes aériennes, des opérations de ravitaillement en carburant et une surveillance aérienne. De plus, le premier ministre entrevoit aussi la possibilité de bombardements en Syrie. Alors que nous envisagions de changer l'orientation de la mission, nous sautons maintenant à pieds joints dans le feu de l'action militaire.

Cela fait plus de 10 ans que les États-Unis sont engagés dans ce conflit. Ils se battent contre l'EIIS, désigné sous un nom ou sous un autre, depuis plus de 10 ans. Même si l'EIIS a changé de nom plusieurs fois depuis 2004 — Al-Qaïda en Irak, le Conseil de la choura des moudjahidines et l'État islamique en Irak et au Levant en Syrie —, c'est toujours le même groupe d'insurgés contre lequel les forces américaines se battent depuis plus d'une décennie.

Même le ministre des Affaires étrangères, dans un rare moment de franchise pour un député du gouvernement conservateur, a admis qu'il n'y avait pas de solution miracle pour l'Irak. Il a décrit la lutte contre l'EIIS et des groupes similaires comme le « [...] combat de notre génération ». Il se pourrait cependant qu'il sous-estime la gravité de la situation.

Dans l'une de ses rares réponses concrètes au sujet de cette mission, le premier ministre a affirmé que le Canada serait présent en Irak jusqu'à ce que l'EIIS n'ait plus la capacité de lancer des attaques en Irak, en Syrie ou n'importe où ailleurs. Il dit maintenant que ce ne sera que pendant six mois. Ça ne peut pas être les deux.

Les États-Unis tentent, sans succès, d'étouffer l'insurrection en Irak depuis l'invasion mal avisée de 2003. Toutes les horreurs actuelles sont le résultat de cette opération ratée.

Rappelons-nous qu'en 2003, le premier ministre actuel, qui était alors chef de l'opposition, s'était adressé aux Américains en reprochant au gouvernement canadien de ne pas participer à ce qu'il jugeait être une noble et juste cause. La nostalgie du gouvernement est telle que, pendant le débat d'urgence à la Chambre il y a quelques jours, le ministre de l'Immigration a dépoussiéré le mensonge des armes de destruction massive pour tenter de justifier cette guerre.

Le premier ministre insiste pour dire que le gouvernement ne laissera pas la mission en Irak s'embourber, mais n'est-ce pas exactement ce que nos alliés américains ont vécu dans ce pays ces 10 dernières années? Dans 10 ans, le Canada se retrouvera-t-il enlisé dans le bourbier d'une guerre qu'il avait si sagement évitée il y a 10 ans?

Avons-nous établi un plan pour la guerre? Avons-nous établi un plan pour les milliers ou les dizaines de milliers d'anciens combattants dont nous aurons la noble responsabilité d'assurer le soutien par la suite?

Nous allons espérer que le débat qui aura lieu lundi apportera des réponses et que, contrairement à ce qu'on voit lors des débats d'urgence, les ministres responsables y seront et qu'ils pourront informer les Canadiens.

Il n'y a pas que les néo-démocrates qui pensent que ces questions demeurent sans réponse. Voici quelques exemples.

Dans le Globe and Mail, on peut lire que le gouvernement n'est pas parvenu à montrer pourquoi le Canada doit aller faire la guerre en Irak.

André Pratte a écrit « Le courage de dire non » dans La Presse.

Dans un éditorial publié dans le Toronto Star, on peut lire que le premier ministre n'est pas parvenu à démontrer pourquoi il est nécessaire que le Canada joue un rôle de combat en Irak.

Partout au pays, les éditoriaux et les opinions similaires se comptent par dizaines.

L'intervention militaire n'est pas le seul outil à la disposition du Canada, et l'Irak n'est pas le seul endroit où des violences sans nom sont commises. Au Congo, 15 années de boucherie ont donné 5 millions de morts, mais le premier ministre n'a jamais considéré d'intervention militaire au Congo. Au Darfour, des centaines de milliers de personnes ont été tuées et des millions de personnes sont en fuite, mais le premier ministre n'a jamais considéré d'intervention militaire au Darfour. Pourquoi?

Pourquoi une intervention militaire semble-t-elle être le seul choix qui s'offre à nous en Irak, alors que cette possibilité n'est pas envisagée ailleurs?

Pourquoi le premier ministre pense-t-il qu'il peut accomplir militairement ce qui n'a pas pu être accompli depuis 2003?

Si l'EIIL s'est autant implanté en Irak et en Syrie, c'est parce que ces pays ne peuvent pas compter sur un gouvernement stable et fonctionnel capable de maintenir la paix et de garantir la sécurité sur son propre territoire.

Le Canada devrait d'abord utiliser toutes les ressources diplomatiques, humanitaires et financières à sa disposition pour réagir à cette tragédie humaine sans précédent et renforcer les institutions politiques de ces deux pays.

Fort de la crédibilité méritée qu'il a acquise en rejetant cette entreprise malavisée que fut la première invasion en Irak, le Canada est bien placé pour s'acquitter de cette tâche.

Cela dit, la tragédie qui se déroule en Irak et en Syrie ne prendra pas fin parce que le monde occidental envahit une fois de plus cette région. Cette tragédie se terminera lorsque nous aiderons la population de l'Irak et de la Syrie à se doter des institutions politiques et des capacités de sécurité dont elle a besoin pour lutter elle-même contre ces menaces.

Nous croyons, pour notre part, que le Canada ne devrait pas se précipiter vers la guerre.